Hommage à Michèle Pitre-Waller

1943-2018

L’équipe de Beauvaizine souhaite rendre hommage à Michèle Pitre-Waller, chroniqueuse littéraire et correctrice de Beauvaizine. Elle était aussi ma mère.


Ces deux derniers mois, ma mère exprimait sa satisfaction d’avoir eu une vie bien remplie. Elle décida donc, de laisser la maladie prendre le dessus et de ne pas entreprendre de chimiothérapie. 

À 75 ans, cette amoureuse des lettres a terminé ses derniers jours de manière la plus sereine possible grâce à l’ensemble du personnel de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital de Beauvais. Des professionnels dévoués qui inspirent l’admiration.

Voici en quelques lignes, la vie bien remplie de Michèle Pitre-Waller, née en 1943 à Notre-Dame-du-Thil dans l'Oise.

Son courage, sa détermination et son indépendance étaient ancrés dans son cœur, dans son corps et dans son intellect. Toute sa vie durant, ces trois maîtres mots guideront ses choix. 

Elle devient mèr, à 21 ans, et assume son célibat malgré le terme péjoratif de l’époque « fille-mère ». Mais la jeune Michèle n’est pas une jeune fille. C’est une femme, jeune et libre, qui aspire à se détacher de ses racines pour trouver l’émancipation ailleurs, dans un pays qui la fait rêver. Elle décide donc quelques années plus tard, de partir avec son jeune fils vivre son rêve américain. C’était au beau milieu des années 70 qu’elle tente une nouvelle vie, sur un nouveau continent sans vraiment de nouveau projet mais avec de nouveaux espoirs. 

Les États-Unis furent toute sa vie. Étant le témoin privilégié de ses années américaines, nous aimions ensemble, nous remémorer les moments forts. Comme l’un des épisodes les plus marquants survenu après l’expiration des visas touristiques. Nous étions pendant quelques mois, des clandestins sans-papiers hébergés de maison en maison. Nous ne restions jamais longtemps au même endroit. Elle vivait nos pérégrinations improvisées avec peur alors que l’enfant rêveur et curieux que j’étais, s'enrichissait d'une aventure extraordinaire. Cela atténua, quelque peu, les angoisses de ma mère.

Pas d’école donc, pour moi. Mais l’apprentissage de la vie. Nous étions, 24 heures sur 24 ensembles. Cela renforça nos liens et notre complicité. Elle fut même heureuse de pouvoir assister aux premiers émois amoureux de son fils. Nous avons traversé le Delaware, le Maryland, la Virginie, la Pennsylvanie pour arriver au Kentucky. Dans cet État situé du Midwest, elle trouve une famille, dans un petit village de 200 habitants, qui accepte de garder son enfant. Le temps de retourner dans le Delaware afin de trouver la solution pour obtenir les papiers d’immigration. J’intègre l’école de Buckner sans aucun papier. C’est la bienveillance et le bon sens d’une petite communauté rurale aux valeurs issues des pionniers américains qui permet cela. Dans cette Amérique typée des années 70 avec les services de l’immigration qui ne rigolaient pas, ma mère risquait une dénonciation qui aurait pu aboutir à 5 ans de prison, suivit d’une expulsion et l’interdiction de remettre un jour les pieds sur le sol de l’Oncle Sam. 

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Michele Pitre-Waller ©beauvaizine

Je tenais absolument à vous conter ceci. C’est le parfait exemple d’une femme qui gère courageusement la poursuite de son rêve américain. 

Elle fut par la suite, récompensée par une vie simple et posée à Seaford, petite ville du Delaware. Michèle y trouve l’amour qui se transforme en mariage et qui la comblera de bonheur. La cérémonie fut embellie par la présence de sa mère qui n’avait jamais pris l’avion et traverse donc l’Atlantique en 1980 pour assister au mariage de sa fille aînée. Ma grand-mère Madeleine Ducrocq, retraitée de la blanchisserie de la pouponnière de Beauvais, découvre les États-Unis et reste quelques semaines pour partager notre quotidien. Ma mère en gardera un excellent souvenir. Soulagée d’avoir pu montrer à sa maman, sa nouvelle vie son mari attentionné, travailleur et beau comme une star hollywoodienne. Ces années furent les plus belles de  l’existence de Michèle Pitre-Waller. Son accomplissement.

Mais la félicité ne dure qu’un temps. Le mariage se solde par un divorce et des regrets. 

Ma mère sublimera, le restant de sa vie, son grand amour perdu. Elle essayera ensuite d’effacer ses idées noires en se réfugiant sous le soleil de la Californie. Là encore, le courage la guidera. De nouveau elle se construit une autre vie, dans la cité des anges. Là, où tout est possible. En l’espace de deux semaines, elle trouve un emploi à Hollywood, un appartement et des amitiés nouvelles. 

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Georges Pitre résistant héros de la 2ème Guerre Mondiale @bvz

Quelques années plus tard, elle fut très affectée par les émeutes racistes de Los Angeles qui firent remonter en surface un sentiment amère de ses premières années d’existence, en France, avec la mort de son père résistant pendant l’occupation allemande. En effet, mon grand-père, Georges Pitre, faisait partie de la résistance beauvaisienne. Dénoncé, il sera arrêté puis déporté à Cham en Allemagne. Il y trouve la mort à 25 ans. Ma mère a alors 2 ans et demi et deviendra pupille de la Nation. A l'âge de 18 ans, elle reçoit officiellement sur la Place Jeanne Hachette, trois médailles décernées à son père à titre posthume. La Médaille Militaire, la Médaille de la Résistance et la Croix de Guerre avec Palme. La lueur de cette honneur n’effacera jamais le regret de ne pas avoir connu son père. Son héros. 

Le soleil de la Côte Ouest n’effacera pas davantage les regrets d’un mariage déchu. Elle dit adieu à ses amis, à ses collègues et à ses clients de Quantity Photos comme Michael et Kirk Douglas, Pierce Brosman, Neil Young ou encore Robin Williams. À plus de cinquante ans, elle décide de revenir en France pour se plonger dans ses livres et oublier. Elle apprivoise la solitude qui devient sa meilleure amie. Ma mère se consacrera au souvenir de son père par l’écriture d’un roman influencé par le parcours de ce martyr de la Deuxième Guerre Mondiale. Mais fatiguée de ressasser ses passés douloureux, ce travail reste inachevé. 

Depuis peu, elle était revenue à Beauvais pour se rapprocher de son fils. Ou, peut-être, sans le dire, y vivre ses derniers mois. Elle écrira quelques chroniques littéraires pour Beauvaizine.

Avant de quitter ce monde, ma mère aura l’occasion de revoir ses frères et sœurs. Jocelyne, Marie-Josée et Bruno DodéJusqu’à la fin, elle gardera le sourire et son courage légendaire.

Pour conclure, il y a quelques semaines, j’ai pu chanter avec elle sa chanson préférée. Je suis ravi que mon épouse ait pu assister à ce moment improvisé et tellement unique. Le courage de ma mère y fut grandiose. Le cd commença à tourner. Elle entama le premier couplet et je l’ai rejoint aussitôt main dans la main à l’unisson. 

Cette chanson intitulée « New Kid in Town », énorme tube des années 70 aux États-Unis raconte l’histoire d’une personne nouvellement arrivée dans une toute petite ville où il ne se passe jamais rien. Alors, la jeune et belle étrangère devient l’attraction du moment, en suscitant, curiosité et surtout convoitise.

J’espère que là où elle se trouve aujourd’hui, elle remue les âmes, pour ne pas dire les hommes.

 jon pitre